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La révolution numérique est déjà en cours. Les supports électroniques, qui permettent d'avoir sous la main une information réactualisée à tout moment, seront les nouveaux maîtres du jeu. Il est improbable qu'un adolescent d'aujourd'hui, de la génération des digital natives, nés avec Internet, lise à 30 ans un journal quotidien imprimé. Tout s'accélère. Dès aujourd'hui, mon téléphone 3G me permet d'aller chercher des vidéos de 30 images/seconde, des multitudes de textes, à tout moment et de n'importe où. Les journaux imprimés deviendront anachroniques quand seront disponibles tout à la fois des écrans de haute qualité, peu chers, et des réseaux sans fil généralisés à haut débit. Cela devrait arriver dans moins de cinq ans aux Etats-Unis. Même dans les pays du tiers-monde les téléphones mobiles sont déjà là, et le haut débit bientôt aussi.
Le journal papier va donc disparaître ?
Un livre imprimé aura toujours du sens, car il peut être lu de nombreuses fois sur plusieurs années. Mais pour un journal, quels sont encore les avantages du papier ? La force de l'habitude pour plusieurs générations de lecteurs, et le confort de lecture sur de grandes feuilles, plus agréable que sur écran. Mais tout va changer avec l'arrivée, après la généralisation du haut débit, de l'encre électronique et des écrans flexibles. Pour faire un quotidien papier, des arbres sont coupés, transportés, transformés en pulpe, puis en rouleaux géants acheminés vers des usines. Des journaux y sont imprimés, empaquetés, chargés sur des camions, puis déchargés dans des points de vente. Les consommateurs vont les acheter, les ramènent chez eux puis les jettent dans des poubelles elles-mêmes récupérées par des camions et envoyés, dans le meilleur des cas, dans un centre de recyclage. Tout cela relève plus de la logistique que de l'information ! Pour quelque chose d'aussi immédiat qu'un quotidien, ce gaspillage est obsolète.
Comment les groupes de presse vont-ils s'adapter ?
Les journaux n'ont jamais été des précurseurs, mais le modèle économique du quotidien papier, déjà sous pression depuis une décennie, va l'être de plus en plus. Presque tous les journaux des pays développés perdent de l'argent du lundi au jeudi, et ne sont profitables que deux ou trois jours par semaine. Le lecteur qui achète son quotidien sept jours sur sept a quasiment disparu. Il y a douze ans, j'ai créé pour le San Francisco Chronicle un des cinq premiers sites Internet d'information. Dans douze ans, je doute que les journaux imprimés soient encore quotidiens. D'ici cinq à sept ans vont apparaître des journaux imprimés trois jours par semaine, le vendredi, le samedi et le dimanche, et qui offriront parallèlement de l'information sur Internet ou d'autres supports numériques sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le contenu de ces journaux papier sera plus contextualisé, ressemblant aux magazines actuels : les scoops ou l'information chaude auront été donnés en numérique.
Vous annoncez une révolution...
En effet. De nombreux groupes de médias, piégés dans leurs anciens fonctionnements, vont connaître de grandes difficultés. Des premiers cas peuvent apparaître d'ici trois ou quatre ans aux Etats-Unis. Pour réussir cette transition, un énorme changement culturel s'impose. Actuellement, ce sont plutôt les aptitudes politiques qui sont importantes pour connaître de l'avancement. Pour survivre, les journaux doivent inverser cette pyramide de valeurs et donner plus de poids aux gens qui apportent créativité et valeur ajoutée.
Que signifiera alors "être informé" ?
Dans le passé, engranger, collecter, archiver un nombre important d'informations était un acte valorisé. Aujourd'hui, un jeune se considère "informé" s'il est capable d'aller chercher l'information. Pour s'en persuader, il n'y a qu'à regarder un adolescent utiliser Wikipédia. Ces adultes de demain font confiance à leur habileté pour plonger dans le flot d'informations et retenir juste ce dont ils ont besoin. Peu importe s'ils manquent quelque chose, ils savent qu'ils pourront le récupérer plus tard. Le problème des journaux est d'imaginer quel produit offrir à cette génération.
Quel contenu les journaux devront-ils proposer ?
Aujourd'hui, ils offrent une information généraliste. Demain, ils vont devoir s'adapter aux différents univers des lecteurs. Ceux-ci voudront une information concise et pertinente livrée à la demande. Ainsi, les longs articles narratifs existeront toujours, mais de façon moins dominante. Dès maintenant, les gens ont tendance à ne lire que les titres. Au sein même des rédactions des quotidiens, il est difficile de trouver des personnes qui lisent entièrement un journal. Cette tendance va s'amplifier.
Les journaux deviendront un produit de grande consommation ?
Bien sûr que non ! Un paysage de l'information ne répondant qu'à la demande serait navrant. Mais, pour être lus, les articles devront être encore plus surprenants, compte tenu de la concurrence énorme apportée par la profusion d'informations disponibles. Les journalistes devront penser différemment et se soucier davantage de ceux pour qui ils écrivent. Une vraie révolution en perspective ! Aujourd'hui, leur obsession concerne encore les heures de bouclage et le fait de sortir le plus rapidement possible une information. Le défi est de taille, mais c'est une heure passionnante pour le journalisme.
Comment vont évoluer les blogs ou le journalisme citoyen ? Est-ce la fin du quatrième pouvoir ?
Non. Mais il va devoir accepter de partager son pouvoir. Dès maintenant, aux Etats-Unis, des blogueurs privés, soutenus par aucune institution, ont autant de notoriété aux yeux du public que les plus grands éditorialistes. Jusqu'à présent, les personnes qui contrôlaient les journaux étaient celles qui faisaient autorité dans le débat public. Cela était inhérent à l'équilibre des pouvoirs entre la presse et les institutions. Ce partage des rôles appartient au passé. Les blogs ne supplanteront jamais le journalisme, mais vont rester dans le paysage. Quant au journalisme citoyen, il constituera un moyen rapide et efficace pour révéler un événement, mais ne rendra pas le journalisme traditionnel obsolète pour autant. Cependant, je ne pense pas que ce type de journalisme puisse révéler des crimes ou des affaires politiques. Pour cela, il y a besoin d'avoir accès à certaines sources, et surtout d'être protégé par une institution comme un journal.
44 MILLIONS D'ADULTES AMÉRICAINS, soit environ un tiers des internautes, s'informaient chaque jour sur le Web, fin 2005, contre 27 millions en mars 2002, selon le Pew Internet Project.
CHEZ LES MOINS DE 36 ANS, 46 % des personnes connectées en haut débit s'informent quotidiennement sur la Toile, contre 21 % des jeunes sans connection rapide. Cet effet se retrouve chez les 36-50 ans (40 % contre 30 %) et les plus de 50 ans (43 % contre 26 %).
SUR INTERNET
Site de l'institut d'enquêtes américain : www.pewinternet.org
Site de l'association mondiale des imprimeurs et éditeurs : www.ifra-nt.com